Légende tissée serrée

Je suis enveloppée de tissus fantaisistes depuis ma naissance. Née à la fin d’octobre, j’ai respiré dès mes premiers jours la poussière des fils entrecroisés qui se transformaient en tutus de ballerines enchantées. Ma mère étant couturière, j’ai joué à la cachette avec mes amis parmi des cordées de costumes suspendus. Tulle, paillette et fausse hermine devenant des planques pour échapper aux conséquences inoffensives qu’on se destinait. Comme sonner à la porte de la voisine pour lui faire croire grâce à un drap blanc élimé, qu’un fantôme de trois pieds de haut occasionnerait ses pires cauchemars.

J’ai grandi un peu. Les déguisements se sont raffinés. Ma mère m’a transmis la piqûre des étoffes chatoyantes qu’on remise dans de vieilles boîtes de cartons une fois le spectacle terminé. Dans le fond de la cave. Protégées par des toiles d’araignées légères et transparentes comme des ailes de libellules.

Des boîtes qu’on ouvrira ensuite chaque automne, à quelques jours de l’halloween dans l’espoir de trouver l’accoutrement sensationnel qui malgré son odeur de sous-sol mal aéré, nous ridiculisera juste assez pour récolter tous les bonbons du quartier.

J’acclame les doigts de fée maternels qui m’ont empêché de vieillir. Mes années supplémentaires s’entreposant avec ruse dans des coffres remplis de rubans et brocarts passés de mode. Bravo! Il n’y a aucune place pour les rides desséchées entre un simili léopard et une princesse hindoue brodée de soie.

Petite futée, je me suis débrouillée pour me faire des amis costumiers. Ou des joyeux fantasques. Prêts à tout pour parcourir un soir par année les rues de la ville, habillés en personnages pittoresques. Avec l’excuse opportune de me fêter. J’ai oublié d’ajouter des chiffres sur mes épaules, mais j’ai conservé les souvenirs de Denis paré en reine Elizabeth, de Jade, bébé de quatre mois transformée en dinde, de Sylvie coiffée d’une lampe de papier de riz, de la rue Rachel assiégée de zombies. De l’autobus 97 où j’ai tenté de passer inaperçue, toute de jaune serin vêtue, avec la complicité d’une Élyse pomponnée des pieds à la tête d’une couleur fruitée. Faux cils inclus.

Je sors à l’instant mes vieux cartons de leur espace de rangement, je fouille et m’invente une année additionnelle embellie de mots. Je pense me déguiser en moi-même. Ça pourrait être surprenant.

Michèle Sénécal

Michèle Sénécal V2

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