Imiter Tapiès

X pour Tapiès

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Je barbouille un peu. C’est à cause des couleurs. Elles excusent tout.

Dès l’âge X on m’a émoustillé avec des palettes de peinture qui bavaient de maladresse devant mon talent.

Orange, vert et jaune citron. Trop d’eau ou pas assez, la mesure étant de valeur inconnue, j’ai passé rapidement aux pastels gras. Bleu de Prusse, Rose indien, Rouge rubis. Par incompréhension mathématique. Et poésie des coloris.

Comment résoudre, X quantité d’eau pour X frottements de pinceau sur une pastille de gouache?

Une mer d’incompréhension.

Outremer, vert lagon, transparence.

Toutefois, il me fut aisé de tracer dans mes cahiers de croquis, un X en noir de Mars, longtemps avant d’entendre parler d’Antoni Tapiès.

Artiste habile aux croisements de traits, le catalan a marqué son œuvre du signe de son choix. Tout y est passé. Collage, pliage, références politiques, toile, lacération, écrits. La croix s’expose, marque son territoire. Au maximum. Universelle.

Les pastels usés, écrasés dans leur boîte de carton, je me suis tournée vers le journal intime. Les premières lettres d’amour jamais offertes, signées hypocritement d’un X anonyme. Des pages de secrets révélés au papier. Des tonnes de bisous prenant leur envol fictif, xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx. La preuve affective absolue.

Je me préparais aux enjeux démocratiques. Mine de rien. En appliquant mes notions d’arts plastiques et sentimentales.

Espace à remplir, forme et crayon. Liberté. Netteté de la ligne sur une surface. Participer à quelque chose.

Aujourd’hui avec vigilance, je marque d’un X soigné ma performance de citoyenne.

Quel bonheur de se prendre de temps en temps pour Tapiès en cachette. Même en noir et blanc.

 ❘ Michèle Sénécal

Michèle Sénécal V2

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