Cher onzième mois

Avise tes trente jours maussades, je t’écris une lettre de bêtises.

C’est assez! Tu nous fais la vie dure et personne en pince pour toi. Que tout cela soit clair entre nous, on ne t’aime pas. Tu es sévère, cruel, pâle, mélancolique et ne claironnes rien d’encourageant pour les mois à venir. Je t’haïs et souffre de cafard lorsque tu pointes ton premier du mois. Je ne suis pas la seule. Moi à ta place, j’essaierais de me faufiler prestement entre les feuillages dorés d’Octobre et la neige crémeuse de Décembre. Prendre au plus vingt quatre heures de notre temps. Une rotation de Terre, puis t’envoler vers le royaume des morts. On ne te braillera pas. Tu es désagréable. Tu l’as toujours été. Tu fais les lèvres gercées, les rues désertes et les chats gelés. Tu n’as pas de cœur et tu te permets d’être le roi, le maestro des peines d’amour. Trop de larmes coulent durant tes jours de règne morose, faudrait t’amputer, déchirer ta page de calendrier, planter des fausses fleurs et colorier le ciel d’azur.

Tu n’as pas honte? Nous tomber dessus après la représentation populaire d’Octobre. Chasser nos souvenirs heureux des promenades sous les arbres cramoisis. Manger nos tartes aux pommes, massacrer nos rêves d’étés indiens interminables. Puis nous rendre indolents, soumis à des overdoses de chocolat chaud, emmitouflés dans des vêtements informes. Sans parler des premières crevasses cutanées que tu déposes sans remords sur les joues des sans-abris. Novembre tu es sadique. Tu voles la vedette à l’odieuse Cruella des 101 Dalmatiens. Tu oppresses le climat.

Ça respire mal sous ton vent frissonnant d’humidité. Tu es gris, sale, bourré de nuages. Quand tu déposes une fine pellicule de glace sur les trottoirs, c’est pour nuire à Décembre ton prochain. Le fêtard. Lui faire une mauvaise réputation.

Jaloux Novembre sans lumières.

On a beau t’apostropher de surnoms peu obligeants, tu reviens assidûment. Tu es le connard de l’année. L’interminable visite qui laisse l’atmosphère lourde. Qui fait fuir les jours joyeux. Qui apporte les rhumes en cadeaux. Qu’est-ce-que tu ne comprends pas? Sacre ton camp. On ne veut pas de toi. Tu sens la misère. Va jouer ailleurs.

Mais pas dehors. Laisse la ville aux Montréalais.

Michèle Sénécal

Michèle Sénécal V2

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