Les cous nus

L’automne court à sa perte. À chaque rougeoiement des arbres, les filles de ma famille et certains complices, croyons dur comme fer que cette saison est dédiée à la coquetterie. J’inclus les hommes ici. Car malgré leur manque de conviction à jaser guenilles autour d’un cordial traqueur de tendances, il se trouve des exceptions. Je les connais, ils me font tourner la tête avec leurs pantalons côtelés jaune moutarde.

Le hic avec l’automne c’est qu’il rafle le peu de lumière disponible à rentrer dans nos intérieurs. Puis, pour mal faire, il assombrit les miroirs et éteint les couleurs qui devaient à priori nous fagoter avec aisance, en tableau de William Turner. Pour les néophytes, ici il est question de peinture romantique anglaise. De coups de pinceaux lumineux, d’étoffes olives et pourpres, d’atmosphères feutrées, de robes de velours et rubans de dentelle. Quelle supercherie! Nous terminons tous la saison en vieux jeans et chemise de flanelle.

Toutefois, l’illusion automnale la mieux ancrée dans ma famille demeure celle de la pelote de laine.

Au début d’Octobre, une boule roule son fil jusqu’à nous. C’est une hypocrite. Elle change d’aspect, mais suit toujours le même parcours.

Dans nos désirs, au magasin untel, dans un sac d’emplette, suspendue à deux broches à tricoter, laissée de côté, retrouvée sous une pile de journaux, emmêlée, rangée dans une armoire à fouillis et jetée aux poubelles des mois plus tard.

Cette fois-ci, ma fille l’avait dégoté. Un bourgogne à fière allure. Les projets fourmillaient. La pelote deviendrait immense foulard ou cache-oreilles et maille après maille le raffinement du lainage nous travestirait en icônes de la mode. Vision idyllique de quelques jours seulement.

Tout m’as-tu-vu sait bien, qu’après deux nuits de gel au sol, la patience de l’artisan prend le bord. Le vieux foulard détesté depuis des années reprend du service. La pelote fut-elle d’un bourgogne ou bordeaux flatteur pour le teint, terminera son circuit ailleurs qu’autour de nos cous dénudés.

Les semaines s’étirant vers la noirceur, nos ambitions de style s’amenuiseront et l’idéal romantique de Turner sera remplacé par des pelures de vêtements rembrunis. Il faudra attendre la fin de Décembre pour se déguiser en étoile filante. Et songer remiser notre foulard élimé dans le confort d’une armoire à fouillis.

Entre parias rejetés.

Michèle Sénécal

Michèle Sénécal V2

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