Le cinéma historique au Québec, un genre négligé

Depuis quelques années, même si les succès au box-office ne se matérialisent pas toujours[1], le cinéma québécois se porte bien et récolte un succès d’estime grandissant. Nos films et cinéastes sont récompensés dans les plus prestigieux festivals internationaux et récemment, Denis Villeneuve[2] et Philippe Falardeau[3] ont tourné des films aux États-Unis avec le succès que l’on connaît.

Tous nos films ne sont pas des chefs-d’œuvre, mais la plupart des propositions cinématographiques sont intéressantes. Bernard Émond, Denys Arcand, Sébastien Rose, Micheline Lanctôt et Sébastien Pilote pour ne nommer que ceux-là nous offrent tous un point de vue original sur la société québécoise qui mérite qu’on s’y attarde. Par contre, à peu près aucun film récent ne porte sur l’histoire du Québec et les grands évènements qui ont façonné le destin de notre nation. Pourquoi?

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Pourtant, les Québécois aiment le genre historique comme en témoignent les grands succès du box-office québécois des quinze dernières années (Séraphin : Un homme et son péché (2002), Aurore (2005), Le Survenant (2005) qui étaient pour la plupart issus de notre patrimoine littéraire et télévisuel.

En passant en revue les films à saveur historique qui nous ont été proposés au fil des dernières années, on remarque que la grande majorité raconte l’histoire de héros populaires qui, contre toute attente, sont sortis de leur misère pour réaliser des exploits qui ont fait la fierté de tout un peuple. Pensons bien sûr à Maurice Richard, à Alys Robi, – dans une certaine mesure Dédé Fortin et Gerry Boulet – et bien entendu, Louis Cyr. Ces films ont tous connu un immense succès. À leur façon, ils agissent comme un baume sur notre cœur de nation blessée, ils nous rappellent que, pour paraphraser le barbier incarné par Rémy Girard dans Maurice Richard – il est rare qu’un Canadien français « gagne ». Cette trame est aussi particulièrement évidente dans Louis Cyr qui décide de devenir l’homme le plus fort du monde suite aux insultes et humiliations répétées des Irlandais à l’encontre de ses compatriotes Canadiens-français dans la ville ouvrière de Lowell au Massachusetts où sa famille et plusieurs autres ont émigré pour fuir la misère qui sévit dans leur pays d’origine.

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Exception faite du flop Nouvelle-France (2004) de Jean Beaudin, depuis Les Ordres de Michel Brault (1974) et par la suite, Octobre (1994) et 15 février 1839 (2001) de Pierre Falardeau, très peu de cinéastes ont réalisé des œuvres de fiction portant sur l’histoire du Québec.

Nous proposons deux explications. La première est d’ordre politique et financière. Nulle œuvre cinématographique d’envergure ne peut être réalisée sans le soutien financier d’institutions publiques comme la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), principal bailleur de fonds du cinéma québécois et Téléfilm Canada. Or, comme ces organismes relèvent des gouvernements, il peut arriver que certains choix de financer ou non des projets deviennent politiques. Ce fût le cas pour Pierre Falardeau, passionnément engagé pour la cause du Québec et pamphlétaire, qui s’est vu refuser ses projets à maintes reprises. Rappelons-nous la dure bataille qu’il a dû livrer pendant 6 longues années[4] pour obtenir le financement de son film Octobre, qui a d’ailleurs été encensé par la critique et le public. Et que dire du refus répété et entêté de Téléfilm Canada pendant quatre ans à financer 15 février 1839 qui porte sur la pendaison de l’une des figures emblématiques du mouvement patriote de 1837-1838[5]. Cette saga s’était soldée par une campagne de souscription publique sans laquelle le film n’aurait pu voir le jour. Il aura été ainsi démontré qu’au moins à deux reprises, des projets portant sur l’histoire politique du Québec n’auront pas trouvé grâce aux yeux des décideurs publics.

La deuxième explication est d’ordre sociologique. Pour une petite nation comme la nôtre, dont l’existence n’a pas toujours été assurée dans le temps, qui s’est longtemps vue comme un peuple de second ordre, nous avons longtemps cru que les grandes réalisations n’étaient pas à notre portée[6]. Encore aujourd’hui, il nous arrive de nous dire « Ce succès est formidable pour un p’tit Québécois… ». Le fameux sentiment d’imposteur, de « colonisé » a la vie dure et subsiste encore dans notre inconscient collectif. Qui plus est, certains sont tentés de croire que l’histoire d’une jeune nation comme la nôtre manque d’intérêt pour le reste du monde.

Nous serions heureux de voir œuvres notamment sur la Crise de la Conscription de 1917 dont le récit ne manque pas d’intérêt, ou encore sur le rôle fondamental de Jeanne Mance, sans qui Montréal n’aurait jamais été fondée. La parution très médiatisée de l’ouvrage La bataille de Londres de l’historien Frédéric Bastien (Boréal, 2013) a montré que les évènements entourant le rapatriement de la Constitution canadienne de 1982 étaient dignes d’un grand roman d’espionnage. Finalement, le grand film – ou une mini-série de qualité comme celle d’Yves Simoneau sur Napoléon Bonaparte (2002) – sur la Guerre de Sept Ans et la Conquête britannique reste à faire.

Le cinéma historique est d’une grande utilité puisqu’il agit comme puissant révélateur de notre passé. Toutes les grandes nations l’ont compris. De grands films historiques nous rappelleraient les grands évènements qui ont marqué notre parcours, mais aussi, révèleraient notre existence au monde. Le fruit est maintenant mûr, d’autant plus que le succès d’estime de nos films à l’étranger offre une formidable chance pour se lancer avec confiance.

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Myriam D’Arcy

Myriam D'Arcy photo site PAC

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Les ordres

Michel Brault (1974)

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Non disponible présentement

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Octobre

Falardeau (1994)

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15 février 1839

Pierre Falardeau (2001)

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